La mise en scène du peuple
Un radiologue, une mère seule de quatre enfants dans les quartiers nord, un ingénieur d’origine tunisienne, une militante féministe, une syndicaliste… La composition des huit têtes de liste de Marseille Fière et Populaire quatre femmes et quatre hommes a été construite comme un argument en elle-même. Delogu n’a pas cherché à le dissimuler. Mohamed Bensaada, tête de liste dans les 13e et 14e arrondissements, a désigné la photo de groupe affichée dans la salle : « Elle a de la gueule cette photo. Ça, c’est un acte qui fait reculer le racisme. »

La représentativité sociologique de la liste est réelle. Elle répond à une critique récurrente faite aux listes de gauche classiques, leur tendance à reproduire des élites militantes blanches et diplômées. Reste que la représentativité n’est pas le programme, et que l’un des défis de la liste sera de montrer, au fil de la campagne, que ces profils s’accompagnent d’une capacité à gouverner une ville de 870 000 habitants.
Le logement comme fil rouge
Chacune des huit interventions a abordé le logement. Les situations décrites sont concrètes et graves : 40 000 logements indignes, des tours de neuf étages sans ascenseur depuis des années dans la cité Benza, un dernier étage habité par des oiseaux après un incendie jamais réparé, une habitante évacuée à l’aide d’un treuil depuis un neuvième étage à Belle-Ombre.
Pour y répondre, la liste propose de renforcer l’arsenal existant : permis de louer, encadrement des loyers, réquisition des logements vacants en ciblant les fonds d’investissement pratiquant la vacance spéculative plutôt que les petits propriétaires, et lutte contre les locations Airbnb frauduleuses dont Barles estime à 6 000 le nombre d’annonces illégales encore actives à Marseille. Le programme prévoit par ailleurs la construction de 30 000 logements.
Sur la réquisition, Delogu a précisé que la mesure vise les fonds d’investissement pratiquant la vacance spéculative, notamment rue de la République et non les petits propriétaires.
Des trajectoires personnelles issue de la société civile
Les présentations personnelles ont été souvent saisissantes. Rabyata Boinaheri, 39 ans, mère de quatre enfants, en attente d’un logement social depuis dix-huit ans sa mère attend depuis vingt ans. Radhouane Ouachani, ingénieur binational, dont l’engagement est né de la menace de Jordan Bardella d’écarter les binationaux de certains postes stratégiques. Alladine Abdallah Salim, qui revendique venir du « bloc abstentionniste » et dont la candidature s’ancre dans le militantisme associatif des quartiers. Ces récits sont authentiques et politiquement puissants.

Ils posent cependant une question que la conférence n’a pas soulevée : quelle est l’expérience de gestion publique de ces candidats ? Sébastien Barles, seul élu sortant de la liste et, détail savoureux, actuel adjoint à la transition écologique de Benoît Payan, le maire qu’il combat, est la seule tête de liste qui ait exercé un mandat municipal. Les autres viennent du monde associatif, syndical ou professionnel, ce qui peut être une richesse, mais aussi un défi pour qui prétend diriger une mairie de secteur et contribuer à gouverner Marseille.
La métropole, l’État et le périmètre réel de l’action communale
La question a été posée : comment mettre en Å“uvre un tel programme si la métropole et la région ne sont pas alliées ? La réponse a été double. Delogu et Bompard ont rappelé l’existence d’une proposition de loi pour supprimer la métropole Aix-Marseille-Provence et revenir à une intercommunalité plus classique. Ils ont aussi invoqué la « force communaliste » l’idée qu’un élu engagé peut toujours « pousser des portes » au-delà de ses prérogatives strictes.

Ces réponses ne dissipent pas entièrement la tension. La suppression de la métropole est une procédure longue qui dépend du Parlement. En attendant, les grandes compétences au cÅ“ur du programme de la liste organisation des transports, politique de l’habitat, grandes opérations d’aménagement relèvent depuis 2018 de l’échelon métropolitain. Sur l’urbanisme, chaque commune conserve un droit de regard sur son PLU, que le conseil métropolitain ne peut écarter qu’à la majorité des deux tiers. Mais la ville de Marseille agirait en partenaire contraint plutôt qu’en maître d’Å“uvre. Ce décalage entre l’ambition du programme et le périmètre réel de l’action communale est l’une des questions structurelles que la campagne devra traiter.
Second tour, la liste fixe ses règles et renvoie la balle à Payan
La relation avec la liste de Benoît Payan a structuré la partie questions-réponses. Delogu a récusé le cadre de la « guerre des gauches », lui préférant celui d’une « compétition au premier tour ». Il a cependant mis en cause frontalement le maire sortant : « Benoît Payan a dit dans les médias qu’il ne fera pas alliance avec nous. Qui se bat réellement contre l’extrême droite ? » L’asymétrie est réelle : Delogu a indiqué qu’il ne fermait pas la porte à une union si Payan arrivait en tête, quand Payan a explicitement exclu toute alliance avec LFI. Sur la question du rassemblement au second tour, les deux listes ne jouent pas dans les mêmes règles.
Bompard a précisé la position de la liste sur le second tour : si Marseille Fière et Populaire arrive en tête, elle proposera une fusion pas un désistement aux autres listes de gauche ayant dépassé 10%. La distinction est importante à ses yeux : demander à une liste de se retirer, c’est lui demander de disparaître du conseil municipal, alors que la loi prévoit précisément qu’une liste ayant fait plus de 10% au premier tour a le droit d’y être représentée. Sur le scénario inverse, il a renvoyé la question à Payan : « Posez-lui clairement la question. En fonction de sa réponse, venez-nous la reposer et je vous promets qu’on vous répondra très clairement. » Autrement dit : la liste s’engage sur ce qu’elle ferait si elle est devant, mais refuse de s’engager à l’aveugle sur ce qu’elle ferait si elle est derrière.
Bompard a par ailleurs fait le lien entre les municipales et l’échéance présidentielle de 2027, en s’appuyant sur une référence gramscienne : « Petit à petit, Benoît Payan reprend l’ensemble de notre programme. Et vous savez, le penseur italien Antonio Gramsci disait souvent que les victoires culturelles précèdent les victoires politiques. Donc comme on gagne des victoires culturelles, on se dit que c’est de bon augure pour remporter les victoires politiques qui vont venir. »
Le pari de la mobilisation des absents
La thèse centrale de Marseille Fière et Populaire est que le RN ne sera battu à Marseille qu’en mobilisant des abstentionnistes que la liste Payan est structurellement incapable d’atteindre. L’argument est sérieux : l’abstention dans les quartiers populaires marseillais est documentée et massive. Alladine Abdallah Salim revendique lui-même venir de ce « bloc abstentionniste ».
La question est de savoir si la présentation de huit visages issus de ces milieux suffit à déclencher une mobilisation qui a résisté à de nombreuses campagnes avant celle-ci. Une conférence de presse devant des journalistes ne dit pas grand-chose de la capacité à convaincre quelqu’un qui n’a pas voté depuis dix ans de retourner aux urnes. Et si cette mobilisation ne se produit pas à la hauteur escomptée, la liste se retrouvera dans la même arithmétique difficile que ses prédécesseurs à gauche.
Delogu a conclu en réclamant que le débat reste sur le programme. Reste que ce programme, dense et ambitieux, se heurte sur plusieurs points à des questions de faisabilité que la campagne n’a pas encore tranchées. Entre tout ça, les Marseillais auront le dernier mot.
