Comme chaque année le 11 février, la Journée internationale des femmes et des filles de science invite les jeunes filles à s’engager dans les voies scientifiques. Car malgré des progrès réels, les femmes restent sous-représentées dans les filières et les carrières scientifiques, en cause, un manque de modèles féminins mis en avant dans un secteur qui semble prédestiné à des hommes.
Cette situation ne relève ni d’un manque de compétences, ni d’un défaut d’intérêt. Elle s’explique par des mécanismes sociaux, culturels et historiques aujourd’hui bien documentés par la recherche en sciences sociales, qui influencent les parcours dès l’enfance, orientent les choix scolaires et professionnels, et continuent de peser sur les trajectoires dans l’enseignement supérieur comme dans le monde de la recherche et de l’innovation.
À Marseille, à l’initiative du département, cette journée prend une résonance importante avec l’exposition La science taille XXelles à la Maison départementale de lutte contre les discriminations. Cette opération mobilise les acteurs locaux engagés pour la mixité scientifique, tels que l’association Becomtech. Autant d’initiatives qui illustrent, l’engagement de notre territoire, les représentations, l’orientation et l’accès des jeunes filles aux sciences.
La science taille XXelles : un projet pour transformer les représentations
Contrairement à une simple exposition événementielle, La science taille XXelles est un projet de sensibilisation, initié en 2018 par le CNRS et l’association Femmes & Sciences. Son ambition est claire : promouvoir la place des femmes dans les sciences, déconstruire les stéréotypes de genre et proposer aux jeunes générations des modèles scientifiques féminins à la fois inspirants et réalistes.

Son principal moyen de diffusion est une exposition photographique grand format, réalisée par le photographe Vincent Moncorgé, qui constitue le cœur visible d’un projet de sensibilisation plus large. À Marseille, seize femmes scientifiques — chercheuses, ingénieures, techniciennes, doctorantes ou enseignantes-chercheuses — se prêtent à un jeu de mise en scène décalé de leur métier. Présentés dans l’espace public ou dans des lieux culturels, leurs portraits vont à la rencontre d’un large public, bien au-delà des cercles académiques.

Pour Aurélie Philippe, déléguée régionale du CNRS en Provence et Corse, la question dépasse la seule visibilité :
« La science a besoin de toutes les voix pour progresser et répondre aux défis majeurs de demain. »
Une analyse partagée par Isabelle Vauglin, présidente de Femmes & Sciences, qui rappelle que La science taille XXelles s’inscrit dans une démarche de long terme. Le projet vise, selon elle, à « transformer les stéréotypes en opportunités » et à rendre visibles des parcours scientifiques pluriels, capables d’inspirer durablement les jeunes générations. L’ensemble des portraits présentés dans le cadre de l’exposition est détaillé en ligne, sur le site de l’association Femmes & Sciences, afin d’approfondir la découverte.
Un levier pour l’égalité et la diffusion de la culture scientifique
Conçu avant tout comme un outil de promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, La science taille XXelles, dont l’exposition constitue le principal vecteur, s’inscrit également dans une démarche plus large de diffusion de la culture scientifique. En mettant en lumière des femmes scientifiques aux parcours variés, le projet interroge les représentations dominantes et contribue à rapprocher la recherche du grand public.
En rendant visibles celles qui font la science au quotidien, La science taille XXelles participe à repositionner la science comme un bien commun, accessible à toutes et tous. Pensée pour être itinérante, l’exposition est mise gratuitement à disposition des collèges, lycées, établissements d’enseignement supérieur, collectivités territoriales et structures culturelles, afin de toucher des publics diversifiés sur l’ensemble des territoires.
À Marseille, le projet est accueilli par la Maison départementale de lutte contre les discriminations, qui accompagne l’exposition de temps pédagogiques à destination des collégiens, programmés jusqu’au 13 février. En partenariat avec les associations Les petits débrouillards et Becomtech, engagées de longue date dans la promotion de l’égalité et de la culture scientifique et numérique, l’objectif est d’intervenir au moment clé où se construisent les représentations, les aspirations et les choix d’orientation.
Becomtech : des actions mesurables pour ouvrir le numérique aux jeunes filles
Fondée en 2017, Becomtech agit pour réduire les inégalités de genre dans les métiers du numérique et de l’informatique, un secteur où les femmes ne représentent aujourd’hui qu’environ 17% des effectifs. L’association intervient à un moment clé : celui où se construisent la confiance en soi, les représentations et les choix d’orientation.
Son action s’articule principalement autour de deux programmes complémentaires : Jump In Tech et le programme des Ambassadrices. Depuis sa création, Becomtech a mis en œuvre 45 projets Jump In Tech, représentant plus de 4500 heures d’initiation au numérique, et s’est implantée dans sept territoires. À travers l’ensemble de ses actions, l’association a contribué à sensibiliser et initier près de 38000 personnes au numérique en huit ans.
Proposé chaque été, le programme Jump In Tech s’adresse à des adolescentes, parfois éloignées du numérique, sans condition de niveau. Entièrement gratuit, il sera accueilli à Marseille au mois de juillet par l’école EPITECH. Le dispositif combine une initiation aux compétences numériques, une découverte des métiers du secteur et des temps d’échange avec des professionnelles, afin de permettre aux participantes de se projeter plus concrètement dans ces parcours. À l’issue du programme, certaines poursuivent leur engagement au sein du dispositif des Ambassadrices, contribuant à leur tour à des actions de sensibilisation.

Au-delà de l’apprentissage technique, les programmes de Becomtech visent à déconstruire les représentations genrées du numérique, souvent réduit à la programmation et à un imaginaire masculin du « geek ». Ils favorisent une prise de conscience des inégalités d’accès aux filières informatiques et élargissent la perception du numérique comme secteur professionnel diversifié et accessible.
L’association accorde également une place centrale au collectif et à l’entraide. Dès Jump In Tech, les liens entre participantes constituent les prémices d’un réseau durable, qui se consolide au sein de la communauté des Ambassadrices. Cette dynamique à comme objectif de renforcer la confiance en soi, d’améliorer la capacité à prendre la parole et celle de s’affirmer dans ses choix.
En permettant aux adolescentes d’élargir leurs perspectives d’orientation, Becomtech agit sur des freins souvent invisibles, liés aux représentations et à l’autocensure. L’accès à des expériences concrètes et à un réseau de femmes du numérique permet aux participantes de se projeter plus sereinement dans leurs choix professionnels.
Des inégalités documentées par la recherche
Les chiffres rappellent l’ampleur du défi. En 2024, les femmes ne représentent qu’environ 33% des chercheuses dans le monde, selon les données de l’UNESCO. En Europe, elles constituent à peine un tiers des diplômés en sciences, et moins de 20% des professionnels du numérique, d’après Eurostat.
Les travaux en psychologie sociale montrent que ces écarts s’expliquent en grande partie par le poids des stéréotypes de genre. La professeure Isabelle Régner, vice-présidente Égalité femmes-hommes et lutte contre les discriminations à Aix-Marseille Université, souligne que ces idées reçues peuvent provoquer une menace du stéréotype : un phénomène par lequel le simple fait d’être confronté à une situation évaluative dans un domaine associé à un stéréotype négatif peut générer un stress cognitif, conduisant les filles et les femmes à sous-performer à niveau de compétences égal, notamment en mathématiques.
Ces mécanismes influencent également les processus de recrutement et de promotion. Plusieurs études en psychologie sociale, publiées notamment dans les revues Science Advances et Nature Human Behaviour, montrent que les biais de genre persistent dans les processus de sélection et de promotion, y compris lorsque les décideurs estiment que les discriminations n’existent plus. Les candidatures féminines sont donc plus souvent écartées dans les domaines scientifiques et technologiques.
Un moment politique clé et un territoire stratégique pour la mixité scientifique
Ville jeune et socialement contrastée, Marseille constitue un terrain d’observation et d’action privilégié en matière d’égalité dans les sciences. Les enjeux d’orientation, d’accès aux filières scientifiques et de lutte contre l’autocensure y sont particulièrement marqués, ce qui confère aux initiatives locales un rôle déterminant. En accueillant le projet La science taille XXelles et en s’appuyant sur des associations de terrain engagées, la collectivité illustre la capacité des territoires à agir concrètement sur les représentations et les parcours.
Dans ce contexte, l’approche des élections municipales de 2026 constitue un moment charnière. Trois associations nationales — Femmes & Sciences, Femmes Ingénieures et Femmes & Mathématiques — appellent les collectivités locales à se saisir pleinement de leurs leviers d’action. Leur objectif : faire des communes et intercommunalités de véritables moteurs de la mixité scientifique, en complément des politiques nationales.
Ces associations ont ainsi formulé 15 actions concrètes, destinées aux exécutifs locaux, allant de la sensibilisation dès le plus jeune âge à l’intégration de l’égalité femmes-hommes dans les politiques éducatives, culturelles et techniques des territoires. Des mesures pensées comme opérationnelles et facilement activables, afin d’ancrer durablement l’égalité dans les pratiques locales et les choix d’investissement public.
L’ensemble de ces propositions sont rassemblées dans un document de référence, mis à disposition en ligne, qui vient nourrir le débat public et sollicite même les décideurs locaux et candidats, particulièrement en cette période électorale.
Quand l’enjeu local rejoint une dynamique globale
À Marseille, la Journée internationale des femmes et des filles de science s’inscrit dans une dynamique plus large de mobilisation. Expositions, actions éducatives et initiatives associatives convergent pour interroger les représentations, les choix d’orientation et, plus largement, l’accès aux filières scientifiques sur le territoire.
Encourager les femmes et les filles à investir les sciences ne consiste pas à les adapter à un système existant, mais à agir sur les conditions d’accès, de visibilité et de projection. En rendant visibles des parcours scientifiques pluriels et en intervenant dès les moments clés de l’orientation, ces initiatives répondent à un double enjeu : lutter contre des inégalités persistantes et élargir le vivier de compétences, alors que de nombreux secteurs scientifiques, technologiques et numériques font face à des difficultés de recrutement structurelles.
À l’échelle locale comme nationale, la mixité s’impose comme un levier stratégique d’égalité des chances, d’innovation et de développement des territoires, appelé à jouer un rôle central dans les réponses aux défis économiques, technologiques et environnementaux de notre société actuelle et pour son avenir.
