Dans l’enceinte du stade marseillais, médecins, membres du centre de formation et intervenants spécialisés ont partagé leurs expériences autour d’un thème central : comment accompagner les victimes de cette blessure tant redoutée. Soutenu par Treizième Homme, le fonds de dotation du club, l’événement a mis en lumière une évolution profonde : loin d’être une simple parenthèse, une rupture du LCA (Ligament Croisé Antérieur) peut devenir structurante dans le développement du joueur — et de l’humain.

Structurer le retour : du geste médical à la performance
Les travaux de l’UEFA Elite Club Injury Study, menés depuis plus de vingt ans auprès de clubs européens d’élite, montrent que les équipes présentant les taux de blessures les plus faibles figurent en moyenne parmi les mieux classées. La disponibilité de l’effectif apparaît ainsi comme un facteur déterminant de performance durable.
Dans le football professionnel, la rupture du LCA reste l’une des blessures les plus graves. Il faut généralement entre six et neuf mois pour s’en remettre, et parfois davantage pour un retour complet au plus haut niveau. Les études citées lors du colloque indiquent qu’environ 97 % des joueurs professionnels retrouvent la compétition, mais que seuls 63 à 65 % reviendraient à leur niveau initial dans les trois ans. Le risque de récidive est estimé entre 6 et 10 %, avec une vulnérabilité plus marquée chez les moins de 20 ans. Revenir sur le terrain ne signifie donc pas nécessairement revenir au même niveau.
Autre point évoqué : l’augmentation des blessures musculaires observée lors des changements d’entraîneur en cours de saison. Une modification du cadre technique peut entraîner des ajustements de charges, d’exigences tactiques et de routines quotidiennes, autant de facteurs susceptibles d’accroître le risque.
Le docteur Abdou Sbihi, expert médical du club, a détaillé les étapes de la prise en charge chirurgicale et post-opératoire. La reconstruction est aujourd’hui maîtrisée, mais elle ne constitue qu’un point de départ. La coordination entre staff médical et staff technique, la progressivité des charges et le respect des délais biologiques conditionnent la qualité du retour.

Côté terrain, Nicolas Dubois, directeur technique régional à la Fédération française de football, et Lasaad Hasni, directeur du centre de formation, ont présenté un travail de réathlétisation inspiré des modèles actuels en performance. L’objectif : exposer progressivement le joueur à des situations proches des exigences du match plutôt que précipiter sa réintégration. Tests physiques, données GPS et score ACL-RSI — questionnaire mesurant la confiance et la préparation psychologique avant le retour — visent à objectiver la décision de reprise.
Le pilier psychologique : reconstruire la confiance
La dimension mentale a occupé une place centrale dans les échanges. Lexane Raillot, psychologue du sport au centre de formation, a rappelé que la rupture du ligament croisé ne touche pas seulement le corps. Elle fragilise la confiance, bouscule les projections et peut interroger l’identité sportive du joueur.
Son accompagnement s’appuie notamment sur le modèle d’Andersen et Williams, qui met en lumière l’influence du stress, de l’environnement et de la perception de l’événement sur la récupération. Concrètement, le suivi s’organise en plusieurs temps : une évaluation précoce dès l’annonce du diagnostic, un accompagnement psychologique durant la rééducation, une préparation spécifique au retour puis un suivi après la reprise.Â

Un joueur peut être validé physiquement, afficher des tests satisfaisants, et pourtant hésiter au moment d’un duel ou d’un changement d’appui. La peur de rechute, la crainte de perdre sa place ou le sentiment d’isolement peuvent freiner la performance. Dans ce contexte, la qualité de l’environnement devient déterminante : la relation avec le staff, le soutien des coéquipiers et la place conservée dans le collectif jouent un rôle central. La blessure devient alors un moment de redéfinition. Elle oblige à mieux connaître son corps, à analyser son jeu, parfois à revoir ses priorités. L’enjeu n’est pas seulement de revenir sur le terrain, mais de revenir avec des repères solides, en confiance et pleinement engagé.
Grandir dans l’épreuve
La dimension humaine s’est exprimée à travers les témoignages. Romain Alessandrini, auteur de 11 buts en 65 matchs sous le maillot marseillais entre 2014 et 2017, est revenu sur ses deux ruptures du ligament croisé. La première survient à 18 ans, alors qu’il évolue à Gueugnon et vient de signer son premier contrat professionnel. La carrière s’ouvre, les perspectives s’élargissent, puis tout s’arrête. La blessure ne touche pas seulement le genou : elle interrompt une projection.

La seconde, quelques années plus tard, est vécue différemment. « La première fois, ça a été vraiment compliqué, mais j’ai eu la chance de signer à Clermont dès mon retour. La deuxième fois, je savais à quoi m’attendre mais ça m’a freiné dans mon élan », a-t-il expliqué. Les enjeux professionnels sont alors plus différents. Interrogé sur la place que ces blessures occupent encore dans son esprit, Romain Alessandrini ne détourne pas la question. « Oui, on y pense. Avant ma blessure à Rennes, j’étais sur la voie pour jouer dans les plus grands clubs européens », confesse t’il.
 Au centre de formation, Lasaad Hasni insiste sur la nécessité d’adapter l’accompagnement au profil et au tempérament du joueur blessé, sur le fait qu’il n’existe pas de modèle unique. Il présente d’un coté Paolo Trigano, jeune défenseur de l’équipe réserve, davantage tourné vers la dynamique collective, donc pleinement intégré à la vie du vestiaire malgré sa rééducation, et de l’autre Mathis Clément, également défenseur en Pro 2, investit davantage le travail vidéo et l’observation. Il dissèque le jeu, échange avec le staff, affine sa lecture des situations. Une autre manière de rester impliqué.

Dans les deux cas, les jeunes sont encouragés à transmettre, à conseiller leurs coéquipiers, à rester acteurs du projet. En partageant leur regard, ils consolident leurs propres apprentissages. La blessure n’est plus un retrait forcé, mais une phase de maturation.
Une vision assumée du développement
Une rupture du ligament croisé impose un temps long dans un sport qui vit dans l’urgence. Elle ralentit un parcours, interrompt une dynamique, oblige à repenser ses repères. Ce temps contraint peut devenir un temps utile, à condition d’être entouré et accompagné de manière adaptée. Le joueur ne revient pas au point de départ : il emprunte un autre chemin d’apprentissage, avec une meilleure connaissance de son corps et une maturité accrue.
C’est peut-être là que se trouve le cœur du message porté lors de ce colloque : cette blessure impose un arrêt, mais elle peut aussi ouvrir un espace de progression. Si l’accompagnement est adapté, l’épreuve ne fige pas le joueur : elle contribue à le faire évoluer.
En réunissant préparateurs, médecins et techniciens, l’OM affiche une volonté de décloisonner les approches et d’ancrer durablement la prévention et l’accompagnement personnalisé dans son fonctionnement quotidien.
