Mohamed Ag Ahmedou, Touareg, Malien et exilé. Sa famille, massacrée par des milices paramilitaires de Wagner/ Africa Corps et les drones turcs utilisés par l’armée malienne tout comme beaucoup des touaregs, arabes et peuls vivant dans le centre et au nord du Mali, le force au départ. Journaliste rédacteur et contributeur de plusieurs articles sur beaucoup de médias de la presse écrite et de revues universitaires internationales, il a choisi de poursuivre son combat sur le terrain politique : aujourd’hui, il est Président de l’Assemblée citoyenne de la transition civile du Mali en Exil dont il a occupé les postes de MAE et premier ministre du « gouvernement malien en exil », une structure portée par la diaspora pour rappeler qu’un autre Mali est possible.
À Paris, il incarne une voix singulière : celle d’un homme partagé entre fidélité à la France, où il vit, et attachement viscéral à son peuple, les Touaregs. Ce peuple nomade, éclaté sur cinq États sahéliens, lutte depuis plus d’un siècle pour sa survie culturelle et politique.
Avec son projet d’association Kel Tamasheq, Mohamed ne revendique pas une indépendance hypothétique de l’Azawad ; il veut bâtir une citoyenneté apaisée et respectueuse des identités. En particulier touarègue, ce peuple du désert qui avance comme le vent sur les dunes, tissant dans le sable des chemins de liberté, entre la mémoire des étoiles et la musique des caravanes. La trajectoire de Mohamed est celle d’un survivant devenu passeur, entre mémoire et avenir.
C’est dans un bistrot parisien, à deux pas de la gare Montparnasse, que Mohamed Ag Ahmedou me donne rendez-vous. Il pousse les portes de la brasserie parisienne, en costume traditionnel touareg, sous les regards interloqués des habitués et touristes coréens. Sa silhouette à la fois digne et hors du temps. Pendant une seconde, j’ai l’impression de voir débarquer un Fremen échappé de Dune — turban, prestance et regard de nomade. Il me tend la main avec une fermeté tranquille, et ses premiers mots sont pour parler de respect et de fraternité. L’homme qui s’assoit en face de moi n’est pas seulement un exilé politique : c’est un survivant, un passeur, un témoin d’un peuple à la croisée des déserts et de l’Histoire.
Réfugié en France après avoir perdu des proches dans les violences au nord du Mali, Mohamed Ag Ahmedou n’a pas choisi le silence. Journaliste et militant, il est aujourd’hui secrétaire du comité international de la faîtière dénommée « Panel des Démocrates » et qui accouché en Mai 2024 du « gouvernement malien en exil », une structure portée par la diaspora. Entre fidélité à la France et attachement viscéral à son peuple touareg, il plaide pour un Mali fédéral et pour la reconnaissance des identités sahéliennes. Rencontre avec un survivant devenu passeur de mémoire et d’avenir.
Interview
1. Parcours et exil : Que signifie pour vous, en tant que Touareg et Malien, la création d’un gouvernement en exil ?
C’est à la fois un acte de survie et de responsabilité. Quand on a vu ses proches massacrés par les mercenaires de Wagner/Africa Corps au nord du Mali, rester silencieux n’est plus une option. Le gouvernement malien en exil n’est pas un caprice : c’est un rappel que le Mali peut être repensé. Nous défendons un Mali fédéral, où chaque région — les 19, plus le district de Bamako — deviendrait un État fédéré. Cela garantirait la dignité et l’égalité de tous. Si cette voie est refusée, alors l’indépendance de l’Azawad devient une nécessité historique.
2. Contexte familial : Vous avez perdu des proches dans les violences au Mali. Comment cette expérience oriente-t-elle vos choix politiques ?
La douleur intime m’a obligé à transformer le deuil en combat. Ce n’est pas une revanche, mais une quête de justice. Chaque mort dans le désert est une étoile qui s’éteint. Je ne veux pas que nos enfants grandissent dans le silence et la peur. Mon choix politique est dicté par cette mémoire : donner un sens à ce que nous avons perdu, pour qu’aucun autre Touareg, aucun autre Malien, ne vive la même tragédie.
3. Géopolitique africaine : Face à la montée de l’influence russe et chinoise, quelle place reste-t-il pour l’influence française en Afrique ?
La France a perdu beaucoup de terrain en Afrique, parce qu’elle n’a pas su écouter les peuples. Mais la Russie ou la Chine n’apportent pas mieux : elles offrent la dépendance sous d’autres formes. La seule vraie influence légitime, c’est celle qui respecte la souveraineté des peuples. La France peut encore jouer un rôle, si elle cesse de traiter les Africains comme des mineurs politiques et accepte d’accompagner une Afrique fédérale, moderne et responsable. Et puis, il y a un lien profond entre la France et nous. Les Touaregs se reconnaissent aussi dans la langue et la culture françaises : c’est une part de notre fierté.
4. Décolonialisme & panafricanisme : Assiste-t-on à une mutation des élites africaines vers une vision panafricaine « décoloniale » ?
Oui, mais souvent de manière opportuniste. On brandit le discours panafricaniste tout en s’alliant avec des mercenaires étrangers. Le vrai panafricanisme ne consiste pas à remplacer une tutelle par une autre qui sème le chaos, mais à bâtir une Afrique fédérale et solidaire. L’avenir se joue, selon moi, dans l’articulation entre le respect des identités locales — comme les Touaregs — et une vision continentale de coopération.
5. Enjeux touaregs : Les Touaregs sont éparpillés entre cinq à six États — quelles difficultés cela pose-t-il ?
C’est une fracture permanente. Nous sommes minoritaires partout et majoritaires nulle part. Cela complique notre représentation politique, notre accès à l’éducation dans notre langue, notre droit à la mobilité transfrontalière. Être Touareg, c’est être constamment suspecté de séparatisme, alors que nous demandons simplement reconnaissance et dignité.
6. Religion touareg : Pouvez-vous expliciter cette particularité soufie/maraboutique ?
Le soufisme a façonné notre spiritualité : une foi de tolérance, de patience, tournée vers le désert et le silence intérieur. Mais la jeunesse est plus moderne, connectée, et une infime minorité se laisse séduire par des discours plus radicaux. Le défi, c’est de transmettre cet héritage spirituel sans le figer, en l’ouvrant à une modernité apaisée.
7. Association Kel Tamasheq : quelle est votre priorité avec l’association Kel Tamasheq ?
Les trois dimensions sont indissociables : la citoyenneté des Touaregs, la protection identitaire et la médiation interethnique. Si l’on oublie l’un de ces piliers, on ouvre la porte au conflit. Mon objectif avec Kel Tamasheq, c’est de créer un espace de parole et de respect où chaque communauté sahélienne peut se reconnaître.
8. Vision pour l’Aïr et l’Azawad : Quelle voie réaliste voyez-vous pour l’avenir des Touaregs ?
La voie réaliste, c’est le fédéralisme malien. Mais si Bamako continue d’imposer un centralisme autoritaire, il ne restera que l’option de l’indépendance. Les Touaregs ne demandent pas l’impossible : ils veulent un contrat social juste. Le choix est clair : une fédération respectueuse, ou un divorce inévitable.
9. Rôle personnel : Comment votre expérience de journaliste et d’analyste nourrit-elle votre action politique ?
Le journalisme m’a appris la rigueur, l’écoute et la recherche de vérité. L’écriture, elle, m’a donné la capacité de transformer la douleur en récit collectif. Aujourd’hui, mon rôle est à la fois de témoigner et de donner une voix politique aux sans-voix.
10. Message final : Quel appel lanceriez-vous à la France et aux démocraties ?
Je leur dirais : ne fermez pas les yeux sur le sort des Touaregs et des minorités sahéliennes. Soutenez non pas des régimes militaires, mais les peuples. Investissez dans l’éducation, la santé, la culture. Et surtout, acceptez de voir que le Sahel n’est pas une marge, mais un cœur battant de l’Afrique.
11. L’Azawad : N’y a-t-il pas des voix qui veulent encore un État indépendant ?
Bien sûr. L’Azawad est une mémoire et un rêve qui ne meurent jamais. Comme le Kurdistan pour les Kurdes, il est inscrit dans notre imaginaire collectif. Mais aujourd’hui, nous proposons d’abord une solution fédérale, avec une démocratie directe et inclusive, pour résoudre les inégalités sociales et protéger les populations touarègues sur leurs territoires. Si Bamako refuse, alors oui, l’Azawad redeviendra une revendication active et légitime.
12. Avec Kel Tamasheq, vous souhaitez représenter toutes les tribus. Peut-on imaginer que l’unité culturelle précède l’unité politique ?
Exactement. L’unité politique sans unité culturelle est une coquille vide. Kel Tamasheq veut d’abord reconstruire le tissu culturel et social : la langue, la mémoire, les solidarités nomades. Une fois cette base solide, la politique suivra. C’est une voie originale : bâtir une citoyenneté du désert qui concilie identité, solidarité et modernité.
Pour Mohamed Ag Ahmedou, l’avenir des Touaregs ne se joue pas seulement dans les sables du Sahara, mais dans la capacité du monde à entendre leur voix. « L’Azawad est un rêve qui ne meurt jamais », dit-il. Mais derrière le rêve, il trace une exigence simple : un contrat social juste, où chaque peuple trouve sa place.
Propos recueillis par SDG
Qui sont les Touaregs ?
Les Touaregs (Kel Tamajeq) sont un peuple berbère du Sahara central, connus sous le surnom « Hommes bleus » à cause du voile indigo, le tagelmust, qui marque leur identité. Ils puisent peut-être leur origine dans les Garamantes, peuple nomade du Fezzan évoqué par Hérodote au Ve siècle av. J.-C. Au VIIe siècle après J.-C., la pression des conquêtes arabes les poussa vers le sud, où ils s’installèrent durablement dans des zones comme l’Aïr. Selon la tradition, ils descendraient de Tin Hinan, matriarche légendaire ayant fondé les lignées touarègues dans le Hoggar entre le IIIe et le Ve siècle. Aujourd’hui répartis sur près de 2,5 millions de km², les Touaregs vivent sur cinq États : Niger, Mali, Burkina Faso, Algérie et Libye. Leur langue est le tamajeq, écrit en alphabet tifinagh, et leur société reste largement matrilinéaire : l’héritage et la filiation passent par les femmes.
Repères historiques
– 1916-1917 : révolte de Kaocen au Niger, écrasée par la colonisation française.
– 1963-1964 : première rébellion au nord du Mali, réprimée à Kidal.
– 1990-1996 : guerres touarègues au Mali et au Niger, suivies d’accords de paix et d’une décentralisation partielle.
Musulmans sunnites modérés, les Touaregs se distinguent par une forte tradition soufie et maraboutique. Leur culture nomade s’exprime dans la poésie, l’artisanat et la musique , avec des groupes comme Tinariwen, devenus ambassadeurs de leur identité au-delà du désert.
