Il y a des femmes que la mort ne déplace pas.
Elle les laisse là où elles ont toujours été, debout dans la mémoire des hommes, accrochées aux pierres, mêlées au vent. Nana est de celles-là .
Aujourd’hui, sur le quai de la Fraternité, Marseille ne s’est pas contentée de poser une plaque. Elle a retenu son souffle. Le Vieux-Port, qui d’ordinaire bavarde plus fort que tout le monde, s’est fait discret, presque respectueux, comme on l’est devant une ancienne qui vous a appris la vie sans jamais le dire.

La plaque est là , debout. Un nom, une date, quelques mots. Mais autour, il y avait ce qui ne se grave pas dans le marbre : les visages, les silences, les souvenirs qui remontaient comme la houle lente d’un jour sans mistral.
Si Jean Giono avait connu Nana, il n’aurait pas parlé d’elle comme d’une marchande de poisson. Il aurait dit qu’elle était une femme de mer, au même titre qu’un olivier est un arbre de colline. Il aurait vu dans ses mains non pas la rudesse du travail, mais la continuité d’un geste ancien, transmis sans école, sans livre, directement de la vie à la vie.
Nana appartenait au port comme la pierre appartient au mur.
Elle était là avant beaucoup, et elle est restée plus longtemps que presque tous.
Pendant près de quatre-vingt-cinq ans, elle a tenu son étal comme on tient parole. Sous le soleil qui brûle les épaules et sous le mistral qui coupe les joues, elle faisait face. Non par courage héroïque, mais parce que c’était sa place. Et que quitter sa place, pour Nana, n’avait jamais été une option.
Les élus étaient présents, ce jour-là . Ils ont parlé avec justesse, sa nièce avec une émotion sincère. Mais la vraie cérémonie se déroulait aussi ailleurs : dans les regards des anciens, dans les sourires humides des minots devenus grands, dans ce murmure populaire qui disait sans micro : elle était à nous.
Car Nana n’était pas seulement connue. Elle était reconnue.
Reconnue pour sa droiture, son franc-parler, sa manière de remettre chacun à sa taille sans jamais l’humilier. Chez elle, il n’y avait ni couleur, ni étiquette, ni détour. Il y avait l’humain, brut, vivant, parfois rugueux, toujours vrai.
Si Giono avait écrit sur Nana, il aurait sans doute dit que Marseille avait trouvé en elle son propre langage. Un langage fait de sel, de rires, de colères passagères et de fidélité profonde. Il aurait écrit que le port la consultait chaque matin pour savoir quel temps il ferait dans les cœurs.
Aujourd’hui, la plaque dit qu’elle a existé.
Mais Marseille, elle, sait qu’elle existe encore.
Dans chaque cri de mouette trop matinal.
Dans chaque poisson posé sur la glace.
Dans chaque discussion qui commence par le prix du kilo et finit par un morceau de vie.
Nana est entrée dans la pierre.
Mais elle n’a jamais quitté le port.
Et peut-être est-ce cela, finalement, une vraie personnalité marseillaise : quelqu’un qui, même en partant, continue de tenir debout tout un quartier.
Philippe Arcamone
